• Marivaux au cœur de l'Europe 

    Armelle Héliot
    07/11/2008 | Mise à jour : 10:21
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    La Suisse n'est pas seulement le pays des montres, des banques, du chocolat et des films d'Alain Tanner. La Suisse est un grand pays de théâtres. Vidy-Lausanne, Comédie de Genève… La création dramatique y est l'une des plus dynamiques d'Europe, tant du côté romand qu'alémanique. Parmi les foyers très rayonnants, le Théâtre de Carouge (1) est l'un des plus attachants. Il fête cette année ses 50 ans et Joël Aguet a élaboré un double volume très bien documenté.

    Carouge possède une grande histoire. C'est François Simon, fils de Michel Simon et comédien qui joua souvent en France avec Patrice Chéreau, notamment, qui le créa en 1958 après une préfiguration estivale. Dans un ancien entrepôt de bière qui avait été transformé en église en 1875, puis en chapelle avant de devenir un cinéma et une salle paroissiale, les artistes posèrent leurs bagages. Dix lustres et quelques directeurs plus tard, Jean Liermier a pris possession des lieux en juillet dernier, obtenant les nécessaires travaux d'aménagement et élaborant une programmation forte en lien avec d'autres établissements, le Forum Meyrin notamment.

    Actuellement (jusqu'au 27 novembre) se donne Le Jeu de l'amour et du hasard dans une mise en scène de Jean Liermier lui-même. Disciple de Claude Stratz, il installe ce chef-d'œuvre absolu sur un plateau en pente, tréteau étrange, terrasse et façade de maison bourgeoise avec ses ouvertures comme autant de trappes à apparitions et disparitions (scénographie de Philippe Miesch). L'intrigue est d'une pureté cristalline qui allie style étincelant et complexité des rebondissements avec un quadrille central d'amoureux. Silvia veut bien épouser Dorante, mais elle veut le jauger sous le déguisement de sa servante. Il a eu la même idée qu'elle…

    Le personnage le plus original est celui du père. Alain Trétout, grand interprète, lui offre son humanité sans étouffer son goût de la manipulation. Felipe Castro, Mario, le frère, se joue des élans du cœur du quatuor avec élégance. Arlequin, est un faux Dorante cocasse dans sa maladresse grâce au très bon François Nadin, face à la nuancée Dominique Gubser, belle fille du peuple en beaux atours qui va croire qu'un « grand » monsieur l'aime…

    La cruauté marivaldienne est partout. La souffrance est aussi profonde que la griserie. Dorante, Joan Mompart, si fin et subtil, laisse affleurer les blessures tandis qu'Alexandra Tiedemann donne à Silvia la grâce et l'impatience de l'héroïne idéale. Il y a dans ce spectacle donné dans la vivacité un charme délétère qui traduit très exactement Marivaux.

    (1) tél. : 41 (0) 22 343 25 55

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