• Mauriac au premier poste

    Étienne de Montety
    13/11/2008 | Mise à jour : 16:16
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    En 1959, on ne parle pas de télévision mais de poste. Jusqu'à la création de la deuxième chaîne en 1963, on n'a pas le choix de son émission. A 20 h 30, on regarde en famille « Cinq colonnes à la une »…
    En 1959, on ne parle pas de télévision mais de poste. Jusqu'à la création de la deuxième chaîne en 1963, on n'a pas le choix de son émission. A 20 h 30, on regarde en famille « Cinq colonnes à la une »…

    DOSSIER - De 1959 à 1964, dans «L'Express» puis dans «Le Figaro Littéraire », François Mauriac s'impose comme le premier grand éditorialiste de la télévision. Au menu, « Cinq colonnesà la une », « Lectures pour tous », «La Piste aux étoiles», les émissions d'Étienne Lalou, celles d'Alain Decaux.

    C'est la préhistoire médiatique. Il y a alors une chaîne puis deux à la télévision française. Songez, Guy Bedos joue dans Marivaux et on retransmet à une heure de grande écoute le Festival d'Aix qui donnait La Flûte enchantée. On croit alors que la télévision est une fenêtre sur le monde, sans soupçonner qu'elle est un monde en soi, avec ses lois propres. Pour s'en rendre compte, il faut un écrivain, qui accepte de passer des heures devant son petit écran aux fins de le décrypter. Cet aventurier sur un terrain d'avant-garde ne sera pas un jeune lion épris de technologie moderne, mais un romancier chevronné, âgé de 75 ans, Prix Nobel de littérature. En 1959, pour L'Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber confie à François Mauriac un billet consacré à la télévision. Celui-ci le continuera dans Le Figaro Littéraire sous le titre des «Hasards de la fourchette» qui signifie la subjectivité assumée que l'auteur du Bloc-notes veut mettre dans son point de vue.

    Mauriac est d'emblée un «téléspectateur assidu», allant jusqu'à renoncer au théâtre pour assister à ce qui était le rêve de Musset : un «spectacle dans un fauteuil». Quelle télévision Mauriac regarde-t-il ? Celle qui diffuse «Cinq colonnes à la une», «Lectures pour tous», «La Piste aux étoiles», les émissions d'Étienne Lalou sur la science, celles d'Alain Decaux sur l'histoire et aussi de nombreuses pièces de théâtre. À l'affiche : Achard, Salacrou, mais aussi Racine et Beckett… Cette télévision-là, Mauriac l'apprécie et la célèbre avec brio. Mais un autre point, qui inquiète l'écrivain, ne va pas tarder à imposer ses règles d'airain. Ainsi cette manie de la «nouveauté» qui s'exerce sur les programmes. «Les animateurs se croient condamnés à un renouvellement sans fin. Leur tyran qui a un million de têtes se fatigue vite et comme tous les tyrans, son ennemi est la satiété. Du nouveau ! C'est le dernier mot du dernier vers des Fleurs du mal : “Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau”»… L'audimat jugé à l'aune de Baudelaire. Le ton est donné…

    L'écrivain note aussi l'importance vite prise par l'émotion. D'un numéro de «Cinq colonnes à la une», où il est question de substitution d'enfants, il écrit : «On ne filme pas les gens d'aujourd'hui, mais leur douleur. Des larmesà la une. Pas des larmes de glycérine, de vraies larmes.» Mauriac l'a compris, le monde que renvoie la télévision n'est pas comme il l'avait d'abord cru le monde réel, mais un monde enchanté. Témoin cette surreprésentation de la jeunesse, dix ans avant 1968, qui lui inspire des mots qui, pour être drôles n'en sont pas moins éloquents : «Ô mes contemporains, méfiez-vous du petit écran. Si vous connaissiez sa traîtrise. Il n'aime pas les vieux.» Ce «juvénisme» fondamental a de bons côtés, notamment quand il permet d'admirer Brigitte Bardot, ce dont Mauriac ne se lasse pas : «Les belles étrennes ! s'écrie-t-il, plus jeune homme que jamais, en janvier 1962. Le joli cadeau ! Le plus cher, le plus rare, le plus troublant : BB en chair sinon en os, habillée en garçon qui plus est. Ce fut court, mais nous ne serons pas restés sur notre faim.» Romancier de l'âme, Mauriac n'est pas insensible aux physiques, d'un Delon, d'une Gréco, et dans la génération du dessus d'un Gabin ou d'un Fernandel. C'est un déferlement. Les baby-boomeurs prennent le pouvoir ou peu s'en faut. Françoise Hardy et Hugues Auffray dans «Âge tendre et tête de bois», Marie Laforêt, qui joue Tennessee Williams. Ou, ce cadet de la classe politique, sémillant ministre des Finances, qui démode ses pairs en quelques passages à l'écran : «Que nous sommes loin des barbus radicaux, des chevelus à pellicules comme certains ministres de la III e République, s'exclame Mauriac en regardant Valéry Giscard d'Estaing faire un cours d'économie politique. (…) Ces techniciens, vous pouvez les appeler technocrates, ils plaisent, la télévision les sert, les porte et les portera Dieu sait où.»

    «La Vie des animaux» à l'aune de la théologie

    Qu'on ne déduise pas des colères du vieil écrivain qu'il se serait laissé enfermer dans le rôle du patriarche indigné, ne comprenant plus un monde qui bougerait désormais trop vite pour lui. Mauriac s'entête à comprendre son époque : «J'ai beau ne rien entendre au football, j'ai de la considération pour un sport qui passionne l'Univers et ne lui demande rien que de ne pas trop humilier mon orgueil national.» À chaque jeu télévisé, il recherche ceux qu'il nomme «le quincaillier mozartien et la jeune fille balzacienne» : des quidams dont la science et la passion l'épateraient. Mais ce qui le désole, c'est qu'un événement sportif renvoie dans les ténèbres de la deuxième partie de soirée la diffusion de «Lectures pour tous» : «On eût fait attendre le Saint-Père, on eût renvoyé le président de la République devant une émission de cette importance.» Il en tire des conséquences lugubres que nous lisons aujourd'hui avec attention : «Nous mesurions ce que la télévision pourrait être et ce qu'elle sera de moins en moins, invinciblement entraînée par la force d'attraction d'une masse énorme de vulgarité, de niaiserie.»

    Mauriac tiendra tête au Moloch, ne renonçant jamais à parler de Bourdaloue ou Bossuet dans cette «belmondienne époque». Il critiquera «La Vie des animaux» à l'aune de la théologie catholique, dira son fait à Pierre Bellemare, célébrera Gaston Bachelard et saluera à sa façon la diffusion des Perses d'Eschyle : «J'ignore si les téléspectateurs se sont plaints. Albert Ollivier, directeur des programmes, aura pu faire alors, de toutes leurs lettres, un grand feu de joie au milieu de la rue Cognac-Jay. Grâce à lui et pour la première fois, la télévision aura été au bout de ses possibilités. Un chef-d'œuvre vénérable a surgi du gouffre de deux mille quatre cents années.»

    On n'est jamais sûr de rien avec la télévision, chroniques 1959-1964 de François Mauriac Bartillat, 658 p., 25 €.

    » Les chroniques de François Mauriac dans le Figaro Littéraire (pdf)

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