• SNCF: le retour
    de l'ultra-gauche activiste

    Dominique Rizet et Aziz Zemouri
    14/11/2008 | Mise à jour : 18:19
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    Sept mois de surveillance, par la DCRI, des milieux « autonomes » français ont permis l'arrestation quasi immédiate d'une dizaine de présumés saboteurs de caténaires.

    C'était une crainte, c'est maintenant une certitude. La Direction centrale des renseignements généraux - devenue depuis Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) - avait vu juste en remettant, courant mars, au ministre de l'Intérieur Michèle Alliot-Marie, un rapport alertant le gouvernement sur une menace sérieuse de résurgence de la violence « anarcho-autonome ».

    Selon ce document, près de 2 000 personnes sur l'ensemble du territoire national étaient susceptibles de faire partie de cette mouvance radicale. Huit mois après, la pertinence de cette note des services de renseignements prend tout son sens avec l'arrestation, mardi à l'aube, des présumés auteurs de la série de sabotages commis contre les installations TGV de la SNCF samedi 8 novembre - dans l'Oise, la Seine-et-Marne et l'Yonne.

    Placés en garde à vue selon une procédure judiciaire de lutte contre le terrorisme qui peut permettre aux enquêteurs - policiers et gendarmes saisis conjointement par le parquet antiterroriste de Paris - de les entendre pendant un délai pouvant aller jusqu'à 96 heures, ces six femmes et quatre hommes sont âgés de 23 à 33 ans. Celui que le ministère de l'Intérieur présente comme le leader du groupe, Julien C., 33 ans, a été interpellé dans une communauté libertaire de Tarnac, en Corrèze, pendant que son amie était arrêtée à Rouen dans une maison du centre-ville.

    De source officielle, la DCRI surveillait ce groupe depuis le mois d'avril dernier, après que le ministre de l'Intérieur eut demandé un renforcement de la surveillance de la mouvance ultra-gauche. Les premiers attentats commis contre des installations de la SNCF, au mois d'octobre 2007, avaient provoqué la constitution d'une cellule de travail regroupant les gendarmes de la sous-direction de la police judiciaire (SDPJ) chargés de l'enquête, les policiers de la DCRI et ceux de la sous-direction antiterroriste (SDAT).

    Des anars en possession de bombes artisanales

    C'est l'accumulation de plusieurs « signes » qui a alerté les enquêteurs, dès mars 2006, sur la possible résurgence en France d'une mouvance anarcho-autonome. A cette époque, la Sorbonne, le Collège de France et l'Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris sont occupés par des individus se réclamant des « Totos », surnom que se donnent eux-mêmes les sympathisants des « milieux autonomes ». Plusieurs personnes sont placées en garde à vue.

    En novembre 2007, à Toulouse, la police interpelle trois jeunes - deux hommes et une femme - circulant dans une voiture à bord de laquelle on retrouve tous les éléments entrant dans la fabrication d'une bombe artisanale. Parmi eux, Daphnée C., 22 ans, est déjà connue pour avoir organisé, avec une vingtaine de camarades, un coup de main contre le consulat du Danemark à Nantes, en soutien à des militants danois expulsés d'un squat à Copenhague. Randal V., 21 ans, est l'un des meneurs des manifestations anti-CPE à Saint-Nazaire. Quant à Grégoire M., 23 ans, une « petite frappe » de Rennes, il est plus connu pour des délits de droit commun que pour son engagement politique. Selon la police, ces trois personnes revendiquent leur appartenance à un groupe anarchiste.

    Le 24 janvier 2008, les douaniers intervenant sur l'autoroute à hauteur de Vierzon, dans le Cher, découvrent dans le coffre d'une voiture deux sachets de un kilo de chlorate de soude. Les occupants du véhicule, un homme de 26 ans et une femme de 24 ans, soupçonnés d'appartenir à la mouvance de l'ultra-gauche, sont mis en examen quelques jours plus tard pour « détention et transport d'un produit incendiaire ou explosif destiné à entrer dans la composition d'un engin explosif » et « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Soumise au Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG), l'ADN de la jeune femme « matche ». C'est celui d'une empreinte relevée à Paris, le 2 mai 2007, sur un engin explosif artisanal trouvé sous une voiture de police aux abords du commissariat central du XVIIIe arrondissement de Paris, à quelques jours du second tour de l'élection présidentielle.

    Plus récemment, au mois de juin 2008, la section antiterroriste du parquet de Paris est saisie d'une enquête sur des appels téléphoniques anonymes revendiquant la pose de bombes dans des TGV et le long de lignes SNCF en Savoie. Aucune bombe n'est retrouvée, mais les enquêteurs découvrent, dans l'une des cabines d'où ont été passés les appels anonymes, une lettre de revendication rédigée en italien « en souvenir des Brigades rouges ».

    Michèle Alliot-Marie évoquait justement ce mardi, quelques heures après les interpellations menées par la police et la gendarmerie dans les sabotages contre les installations des TGV, l'existence de « liens » entre ces autonomes français et les milieux de l'ultra-gauche allemande, belge, italienne et grecque. Selon le ministre de l'Intérieur, dans leur rapport du mois de mars, les policiers fixaient à 2 000 le nombre de sympathisants des milieux autonomes en France - dont 300 véritablement actifs.

    Julien C., présenté comme l'un des théoriciens du groupe, est un intellectuel issu de la prestigieuse Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), boulevard Raspail à Paris. Il est l'un des fondateurs de la revue Tiqqun - aujourd'hui disparue - qui se prétendait l organe conscient du parti imaginaire » et constituait l'une des lectures de référence du milieu des squats et des communautés autogérées. « Métaphysicien », Julien C. défend une idéologie que l'on pourrait qualifier de « post-matérialiste », où le bien-être de l'individu lui-même prime sur les biens matériels. Tiqqun, qui vient de la tradition kabbaliste et messianique juive, signifie en même temps réparation, restitution et rédemption. Un « parti imaginaire » prêt, pourtant, au passage à l'acte pour parvenir à la réalisation de ses buts.

    « Une belle idéologie qui ne justifie cependant rien », confiait mercredi un enquêteur de la DCRI, visiblement un peu déstabilisé par les premières déclarations des gardés à vue.

    De la documentation sur la bande à Baader

    Côté enquête, les perquisitions menées après les interpellations avaient déjà permis, mercredi matin, de mettre la main sur une importante documentation concernant notamment la « Rote Armee Fraktion-RAF » (Fraction armée rouge allemande), plus communément appelée « Bande à Baader », dont un film racontant la dérive terroriste sortait justement sur les écrans ce mercredi 12 novembre.

    Les analyses des empreintes digitales et des ADN recueillis sur les lieux des sabotages et confiés aux gendarmes de l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN) de Rosny-sous-Bois devaient être connues mercredi en fin de journée. Elles pourraient aussi permettre de savoir si ces suspects ont un rapport avec un précédent sabotage, le 26 octobre 2008, en Moselle, sur la Ligne à grande vitesse Est, où 200 mètres de caténaires avaient été arrachés avec un dispositif identique - une tige de fer à béton fixée sur les caténaires - à ceux découverts le week-end dernier dans l'Oise, la Seine-et-Marne et l'Yonne.

    Sept mois de surveillances, donc, qui n'ont pas vraiment permis aux enquêteurs d'avancer grâce aux écoutes puisque les suspects, méfiants, étaient très avares de conversations téléphoniques. Les vieilles méthodes fonctionnent toujours et c'est d'abord en infiltrant le milieu, comme l'avait fait le commissaire Jean-Pierre Pochon à la tête des RGPP (préfecture de police) il y a trente ans, lors de la première arrestation des militants d'Action directe, qu'ont procédé les hommes de la DCRI. La Direction centrale est aussi allée chercher des informations sur certains sites internet connus pour recueillir les propos rageurs des autonomes tels que Bellaciao, du nom de la chanson antifasciste qui dénonçait les conditions de travail des femmes trimant dans les rizières de l'Italie du Nord, ou Indymedia. Les policiers ont lu, aussi, le trimestriel Cette semaine publié en Lorraine depuis maintenant seize ans. Ce journal d'information politique circule dans le milieu des squats et s'enflammait dans son dernier numéro : « Que crève le meilleur des mondes »... Et avec lui ses trains, peut-être, puisque dans ce même numéro du printemps 2008, le journal recense les actes de sabotage commis contre la SNCF depuis novembre 2007... Ceux connus de tous et beaucoup d'autres passés totalement inaperçus, depuis des pierres glissées dans les systèmes d'aiguillages jusqu'à de l'huile déversée sur les rails.

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