• L'intelligentsia turque regarde son passé arménien 

    Istanbul, Laure Marchand
    21/11/2008 | Mise à jour : 20:54
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    De plus en plus d'intellectuels et d'artistes bousculent la version officielle de l'histoire.

    QUAND le mot « génocide » a été prononcé, quelques spectateurs ont quitté la salle de cinéma du Centre culturel français, à Istanbul. Tous les autres sont restés pour découvrir le documentaire de Serge Avédikian, réalisateur français d'origine arménienne, qui a filmé son retour dans le village natal de son grand-père, déporté en 1915. Dans l'ouest de la Turquie, Sölöz est aujourd'hui peuplé par des Slaves islamisés qui y ont échoué lors des échanges de population forcés avec la Grèce en 1923. Du génocide, ils n'ont donc rien vu, rien entendu, hormis la version négationniste de l'État turc. Mais les grandes bâtisses désertes trouvées à leur arrivée murmurent une autre histoire. Sur les pierres tombales, précieusement conservées au fond d'une grange ou reconverties en clôtures, on peut lire, encore, des épitaphes en arménien : « Dors doucement mon fils. » À Sölöz, villageois et fantômes se croisent dans les ruelles et parfois, les certitudes vacillent. « Les informations que nous avons sur le passé ne sont pas claires », pressent le jeune Hamit, face à la caméra.

    Nous avons bu la même eau a été projeté à l'occasion du festival « 1 001 films documentaires », la semaine dernière sur les rives du Bosphore. « Il a été sélectionné par des Turcs, la démarche est courageuse, le montrer en Turquie est un symbole très fort », salue Serge Avédikian, venu présenter son film, pour établir le dialogue et un jour, pouvoir « partager nos mémoires ». « Je mesure l'ampleur de la tâche : énorme. Mais, ça y est, la boîte de l'histoire est ouverte. »

    Cette invitation à se pencher sur le passé arménien de la Turquie n'est pas isolée. De plus en plus d'intellectuels turcs mettent au jour les non-dits du passé et bousculent l'histoire officielle. Avec un objectif commun : regarder en face les massacres commis sous l'Empire ottoman afin de pacifier le présent. En 2005, le vent de liberté apporté par l'ouverture des négociations d'adhésion à l'Union européenne avait permis aux universitaires turcs de faire sauter le tabou sur le génocide.

    « Soi-disant » génocide

    Dès sa parution, Le Livre de ma grand-mère a aussitôt été un best-seller : dans ce récit autobiographique, l'avocate turque Fethiye Cetin racontait que son aïeule lui avait révélé ses origines arméniennes avant de mourir. Mais c'est l'assassinat en janvier 2007 de Hrant Dink, journaliste turc d'origine arménienne, qui a provoqué un électrochoc. « Tout le monde a vu son corps, étendu sur le trottoir, ses chaussures qui dépassaient du drap blanc, analyse Altug Yilmaz, rédacteur en chef à Agos, le journal créé par Hrant Dink. Avec cette image, si forte, douter de sa sincérité devenait impossible. »

    Ece Temelkuran, journaliste vedette en Turquie, revendique cette filiation : « Je suis une héritière de Hrant Dink. » Dans La Profondeur du mont Ararat, la jeune femme relate sa plongée dans le monde arménien : sa visite au mémorial du génocide à Erevan, ses rencontres avec la diaspora, de Paris à Los Angeles. « J'ai voulu questionner le silence qui règne en Turquie sur ce sujet, notre aveuglement, alors que nous habitons des lieux où des Arméniens ont vécu, nous remémorer ce que nous savons déjà, mais que l'ont nous a fait oublier. »

    Pour Ece Temelkuran, « le seul moyen de résoudre la question arménienne en Turquie est d'en faire une question personnelle, aider chacun à mener ce que j'appelle son archéologie personnelle afin de dépasser le point de vue étatique ». Paru fin mai, le récit de son voyage initiatique s'est déjà vendu à 30 000 exemplaires.

    Pourtant, le déni de l'État sur la planification des massacres ne se fissure toujours pas (voir ci-contre). On parle toujours de « soi-disant » génocide et les Arméniens n'existent pas dans les livres d'histoire, sauf comme ennemis. Ce discours a semble-t-il glissé sur Geben, bourgade perdue des monts Taurus. Dans Le Chuchotement des mémoires, Mehmet Binay a filmé une jeune fille qui n'ignore rien du sang mélangé coulant dans ses veines. Génération après génération, l'histoire s'est diluée. À la question « Pourquoi les Arméniens sont-ils partis ? », les réponses des villageois sont évasives. Exceptée celle de l'imam centenaire. « Les Arméniens ? L'État les a déportés. » Étonnamment, ce documentaire, dédié « A ceux qui sont restés derrière » n'a soulevé aucune polémique lors de sa diffusion sur la chaîne de télévision CNN-Türk. « Le discours officiel n'est pas trop arrivé jusqu'à Geben et les gens vivent naturellement avec le passé, analyse Mehmet Binay. Cela me donne de l'espoir. »

    Cet hiver, un film réalisé par une équipe mixte doit être tourné le long de la rivière Araxe, qui sépare les deux pays. Le dégel du cours d'eau au printemps symbolisera le réchauffement des relations alors que la frontière est toujours fermée. Les acteurs seront des Arméniens et des Turcs vivant de part et d'autre des miradors.

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